Perturbateurs endocriniens : une brève histoire du brome

Le lundi 17 avril 2017 par Duclair environnement.

La généralisation, à partir de 1975, des « retardateurs de flamme bromés » dans les objets de notre quotidien serait la cause de certains troubles hormonaux chez l’homme, explique dans sa chronique hebdomadaire Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».

LE MONDE | le | Par Stéphane Foucart 

Avant la fin des années 1970, les chats n’avaient pas de problème de thyroïde. Ou, plus exactement, ils ne souffraient pas d’hyperthyroïdie — ce trouble hormonal caractérisé par un changement du métabolisme et du comportement, une perte de poids, des troubles cardiaques, etc. Après la description de la maladie, publiée en 1979, la fréquence de l’hyperthyroïdie féline est grimpée en flèche. Inconnue chez le chat domestique voilà seulement quarante ans, cette maladie est devenue aujourd’hui une pathologie tout à fait banale.

Au milieu des années 1980, Janet Scarlett, Sydney Moise et Judith Rayl, de l’université Cornell (New York), ont cherché à élucider les raisons de cette épidémie. Les trois chercheurs ont conduit la première étude épidémiologique sur le sujet. Leurs résultats, publiés en 1988 dans Preventive Veterinary Medicine, identifiaient plusieurs causes possibles, mais le facteur de risque principal était simplement le fait de vivre en appartement.

Pour un chat, concluaient les auteurs, passer l’essentiel de son temps entre les quatre murs d’un habitat humain équivalait à un risque plus que décuplé de contracter une hyperthyroïdie, par rapport aux félins maraudeurs, plutôt enclins à la vie au grand air. Voilà qui peut être reformulé ainsi : « Quelque chose, dans nos appartements, rend peut-être les chats malades mais nous ne savons pas de quoi il s’agit. »

Molécules aux noms barbares

Il fallut attendre deux décennies pour avoir le début d’une hypothèse. En 2007, une équipe de chercheurs conduits par Linda Birnbaum proposait, dans la revue Environmental Science & Technology, l’idée que cette épidémie d’hyperthyroïdie féline puisse être en partie due à la généralisation des « retardateurs de flamme bromés ».

La concomitance est indéniable. C’est en 1975 que les autorités américaines ont adopté des standards très exigeants en matière de prévention des incendies, contraignant de facto les fabricants de meubles, de textiles, de matelas, de plastiques, etc., à ajouter dans leurs produits ces substances bromées — comme les PBDE (polybromodiphényléthers), les PBB (polybromobiphényles), le TBBPA (tétrabromobisphénol-A), le HBCDD (hexabromocyclododécane), et autres molécules aux noms barbares.

De plus, certaines de ces substances sont des perturbateurs endocriniens, susceptibles de troubler le fonctionnement d’une glande endocrine particulière : la thyroïde. D’où les suspicions fortes (bien que toujours controversées) de leur rôle dans l’émergence de l’hyperthyroïdie féline : les chats passent une bonne part de leur temps à faire leur toilette en se léchant, et sont donc très exposés à ces substances, par ingestion des poussières domestiques.

Ce n’est – hélas ! – pas tout. Une fois mis au rebut, les objets gorgés de ces produits les laissent se diffuser dans l’environnement, où ils ont la capacité de persister, de s’accumuler dans les graisses animales et donc de se concentrer dans la chaîne alimentaire. Le dernier chapitre en date de cette histoire du brome est plus déprimant encore : fin mars, l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) publiait un bref rapport technique, dans lequel on apprenait, contre toute attente, que les plastiques des jouets, des outils électriques ou encore de la plupart des gros appareils électroménagers étaient, eux aussi, chargés de brome…

Bref, il y a du brome à peu près partout. Et en dépit de la réglementation européenne, ces composés bromés ne sont jusqu’à présent pas complètement pris en charge de manière à éviter leur dispersion dans l’environnement –c’est-à-dire incinérés dans des installations pour déchets dangereux.

Le résultat est un formidable accident industriel, déployé à l’échelle de la planète dans une indifférence générale – indifférence rendue possible par le fait que l’écrasante majorité de la population ignore l’existence (et a fortiori l’usage et la destinée) de ces molécules. Il est ainsi difficile de trouver un animal exempt de PBDE : des travaux publiés en février dans la revue Nature Ecology & Evolution montrent qu’il s’en retrouve même jusque dans les petits crustacés des abysses, à quelque 10 000 mètres sous la surface de l’océan…

Un élément clé du développement cérébral

L’exposition des humains est, aussi, généralisée. Mais de grandes disparités existent : en France, l’imprégnation moyenne de la population est très inférieure à celle rencontrée outre-Atlantique. La faute aux normes américaines qui ont imposé la généralisation de ces ignifuges bromés, sous l’influence du lobbying de l’industrie chimique — ainsi que l’a montré une magistrale enquête en plusieurs volets, publiée en 2012 par le Chicago Tribune et maintes fois primée depuis.

A l’automne 2015, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) rendait un avis sur ces substances, rappelant que « plusieurs études épidémiologiques ont démontré une relation, chez les enfants, entre l’exposition prénatale et postnatale aux PBDE, d’une part, et certains effets, d’autre part : faible poids à la naissance, faible tour de tête et de poitrine, diminution des fonctions de coordination de la motricité, de cognition et de concentration » (PDF ici). En clair, ce qui n’est pas bon pour la thyroïde de votre chat, n’est pas bon pour la vôtre non plus. Ni pour celle de vos enfants – la thyroïde est un élément clé du développement cérébral.

Tout cela pour quels bénéfices ? Selon l’Anses, l’analyse des données disponibles montre qu’en ce qui concerne leur utilisation dans l’ameublement et les textiles, les retardateurs de flamme bromés n’ont pas eu d’effets positifs mesurables. A part avoir alimenté le chiffre d’affaires des entreprises qui en font commerce, ils n’ont sans doute servi… à rien.

 

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