Ultimes tensions au sommet de l’État sur l’arrêt de Fessenheim

Le mercredi 5 avril 2017 par Duclair environnement.
LE MONDE ÉCONOMIE | | Par Jean-Michel Bezat 
           Après la catastrophe de Fukushima en mars 2011, 300 millions d’euros ont été investis
pour renforcer la sécurité de la centrale de Fessenheim.
Après la catastrophe de Fukushima en mars 2011, 300 millions d’euros ont été investis pour renforcer la sûreté de la centrale alsacienne de Fessenheim.

image: http://s2.lemde.fr/image/2017/04/05.

Un épilogue annoncé ou un rebondissement de plus dans le dossier Fessenheim vieux de plus de cinq ans ? Le conseil d’administration d’EDF, réuni jeudi 6 avril, doit voter une résolution autorisant son président, Jean-Bernard Lévy, à demander au gouvernement de signer le décret mettant fin à l’autorisation de fonctionnement de la centrale alsacienne. Les six administrateurs indépendants d’EDF sont très réticents à prendre une décision qu’ils jugent antiéconomique, à moins d’obtenir des garanties. Il suffit qu’un seul d’entre eux s’y oppose ou s’abstienne pour remettre en cause la fermeture des deux plus anciens réacteurs nucléaires, promesse de François Hollande durant la campagne présidentielle de 2012.

Le 24 janvier, le conseil d’administration avait déjà donné son feu vert – de justesse – à l’indemnisation du préjudice économique subi par le groupe d’énergie, un protocole ensuite validé par la Commission européenne : 489 millions d’euros et des sommes à déterminer en fonction de l’évolution des marchés de l’électricité d’ici à 2041. Ce vote avait été acquis grâce aux voix des six indépendants, dont celle de M. Lévy, qui dispose d’une voix prépondérante en cas d’égalité. Les six administrateurs salariés (CGT, CFDT, FO et CFE-CGC) avaient voté contre et les six représentants de l’Etat n’avaient pas pris part au vote en raison d’un évident conflit d’intérêts.

A l’Élysée, on a entendu les réticences des administrateurs indépendants d’EDF, qui veulent des garanties.

Le rapport de force sera le même jeudi, mais c’est au sommet de l’Etat que le différent devait être réglé mercredi, à la veille du conseil. La ministre de l’écologie et de l’énergie, Ségolène Royal, exige que le gouvernement signe par décret l’arrêt de mort de Fessenheim dès que EDF aura voté sa résolution en ce sens. A l’Élysée, on se montre plus prudent et l’on a entendu les exigences des six administrateurs indépendants : garants des intérêts de l’entreprise, ils veulent s’assurer que la capacité de production du parc nucléaire ne sera pas rognée, un réacteur représentant en moyenne 200 millions d’euros de recettes (Ebitda) chaque année.

Tout peut encore capoter

Pour maintenir cette capacité à 63,2 gigawatts, le plafond inscrit dans la loi de transition énergétique, l’État a prévu de compenser la perte de production de Fessenheim par la mise en service de l’EPR de Flamanville (Manche) courant 2019. Mais, entre-temps, tout peut arriver. Si une autre centrale devait fermer pour raison de sûreté, ou si la mise en service de cet EPR était une nouvelle fois retardée (en raison des défauts découverts sur sa cuve, par exemple), ce serait une perte de recettes supplémentaire pour le groupe. Pour éviter de tels risques, les administrateurs devraient exiger que le décret précise que les capacités d’EDF ne seront pas réduites, ce qui permettrait de prolonger Fessenheim en cas de besoin.

Tout peut donc capoter au dernier moment. D’autant que, sur le fond, certains administrateurs jugent qu’un vote à moins de trois semaines du premier tour de l’élection présidentielle n’a aucun sens, sinon pour M. Hollande, qui veut tenir au moins en partie sa promesse de 2012. On entre en effet dans une zone d’incertitude politique où toute décision de la majorité sortante peut être confirmée ou remise en cause par le prochain président de la République. Emmanuel Macron, le candidat actuellement le mieux placé dans les sondages pour l’emporter au second tour, est favorable à l’arrêt de Fessenheim. Marine Le Pen (FN) souhaite, en revanche, poursuivre son exploitation. Tout comme François Fillon, qui s’est engagé à arrêter le processus de fermeture de la centrale.

Fessenheim aura été un sujet permanent de tensions entre le gouvernement et ses turbulents alliés des Verts. Et pour cause : sa fermeture était un élément clé de l’accord passé entre le PS et Europe Ecologie-Les Verts en novembre 2011. Il prévoyait la réduction de la part du nucléaire dans la production électrique de 75 % à 50 % en 2025, qui passait par la fermeture « progressive » de 24 réacteurs (sur 58) et l’arrêt « immédiat » de Fessenheim. M. Hollande avait repris cet engagement sur la centrale alsacienne, promettant de la fermer à la fin de son quinquennat.

Le gouvernement traînait déjà des pieds en 2013

Très vite, on a senti que la volonté politique n’y était pas, même si l’Allemagne a réclamé à plusieurs reprises la fermeture de la centrale qui appartient pour un tiers à des électriciens allemand (EnBW) et suisses (Alpiq, Axpo et BKW). Début 2013, le gouvernement traînait déjà des pieds, comme s’il voulait sans cesse repousser l’échéance. Tergiversations, louvoiements, retards… Le chantier restera inachevé. Mi-2015, il lie la fermeture de Fessenheim à la mise en service de Flamanville, elle-même reportée fin 2018.

Mme Royal, qui peaufine son image écologiste tout en maintenant l’option nucléaire ouverte, demande à EDF le vote de la fermeture au plus tard fin juin 2016. Les dirigeants d’EDF renâclent : comment s’y engager sans connaître le niveau de l’indemnisation qui sera versée à EDF pour cet arrêt anticipé, au risque de voir un actionnaire minoritaire saisir la justice pour s’y opposer ?

Mme Royal s’impatiente. Les allers-retours tendus entre le gouvernement et l’entreprise retardent la convocation d’un conseil d’administration. D’une estimation d’un manque à gagner de quelques milliards, on est tombé en 2016 à une offre d’indemnisation de 80 à 100 millions de la part de la ministre de l’environnement. Refus catégorique de M. Lévy, qui obtiendra près de 500 millions minimum dans un contexte où la stagnation de la demande d’électricité et la forte baisse des prix réduisent ses marges de négociation.

Les élus dénoncent un gaspillage économique

De leur côté, les syndicats d’EDF, la CGT en tête, n’ont jamais accepté le projet, pas plus que de nombreux élus alsaciens. Ils dénoncent à la fois une décision prise sur la base de seules considérations politiques, un gaspillage économique et une menace sur l’emploi des 850 salariés (pourtant sous le statut protecteur des industries électriques et gazières) et des 1 200 autres travaillant indirectement pour la centrale. Les partisans de la fermeture répliquent qu’entre les travaux de démantèlement et une reconversion dans les énergies renouvelables la sauvegarde des emplois est assurée.

Après la catastrophe de Fukushima en mars 2011, 300 millions d’euros ont été investis pour renforcer la sûreté de la centrale de Fessenheim, qui est installée sur une faille sismique et menacée par les inondations. En 2011 et 2012, l’ASN a conclu ses visites décennales en assurant que les réacteurs 1 et 2 peuvent fonctionner jusqu’en 2021 et 2022. « Les performances en matière de sûreté nucléaire et de protection de l’environnement du site de Fessenheim se distinguent de manière positive par rapport à l’appréciation générale que l’ASN porte sur EDF », conclut le gendarme du nucléaire dans son rapport 2015. En dépit de son statut de doyenne des centrales françaises, ce serait donc l’une des plus sûres de France – ce que contestent les écologistes, en faisant état d’une multiplication des incidents.

Engie se retire NuGenLe conglomérat industriel japonais Toshiba va racheter les 40 % détenus par le groupe français Engie dans leur coentreprise NuGen, engagée dans la construction de centrales nucléaires en Grande-Bretagne. Cette transaction, évaluée à environ 15,3 milliards de yens (129 millions d’euros), s’effectue à la demande d’Engie, a précisé Toshiba dans un communiqué publié mardi 4 avril. NuGen prévoit la construction de capacités allant jusqu’à 3,8 gigawatts sur le site de Moorside, dans le comté de Cumbria (nord-ouest de l’Angleterre), avec trois réacteurs AP-1000 conçus par l’américain Westinghouse, filiale de Toshiba. En décembre, Engie avait dit étudier la viabilité économique de ses projets nucléaires, en particulier au Royaume-Uni. Le dépôt de bilan de Westinghouse, annoncé le 29 mars, a visiblement précipité les choses.

 

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