Nutrition : l’offensive surprise de l’agrobusiness

Le jeudi 9 mars 2017 par Duclair environnement.

Six géants de l’agroalimentaire ont annoncé la création de leur propre système d’étiquetage.

LE MONDE | | Par Stéphane Horel

Six grands groupes agroalimentaires proposent la mise en place en Europe de leur propre système d’étiquetage simplifiée.
Six grands groupes agroalimentaires proposent la mise en place en Europe de leur propre système d’étiquetage nutritionnel simplifié.

image: http://s2.lemde.fr/image/2017/03/09. George REY/AFP

Dans le feuilleton sur l’étiquetage nutritionnel, c’est un rebondissement majeur. Six grands groupes agroalimentaires doivent annoncer, jeudi 9 mars à Bruxelles, la mise en place en Europe de leur propre système d’étiquetage nutritionnel simplifié.  Ce nouveau système vient s’ajouter à la panoplie déjà existante qui fait justement l’objet d’une évaluation en France. L’annonce des résultats d’une étude comparative de quatre logos en « conditions réelles d’achat » en magasin demandée par le ministère de la santé est imminente. Attendue pour le 28 mars, elle devrait être suivie d’une recommandation officielle. Coïncidence ? Plutôt un « contre-feu », selon Olivier Andrault, chargé de mission alimentation à l’association de consommateurs UFC-Que choisir : « L’objectif de ces groupes, c’est de couper l’herbe sous le pied à la proposition française qui arrive en avril. »

L’étiquetage simplifié a pour but de guider les consommateurs dans leurs achats alors que l’obésité touche désormais 17 % des Français. Les systèmes se différencient dans leur manière graphique de représenter des informations essentielles comme les quantités de sucre, sel et gras. Ainsi, l’étude mise en place par la direction générale de la santé doit comparer l’efficacité de quatre logos : celui de l’industrie agroalimentaire, celui de la grande distribution, les « feux tricolores » britanniques et le Nutri-Score, un système à cinq couleurs développé par des chercheurs de Paris-XIII-Inserm. Les industriels n’ont jamais caché leur hostilité à l’égard de ce dernier, dont l’efficacité a été démontrée par des études scientifiques.

« Manipulation délibérée »

Le nouveau système proposé par Coca-Cola, Mars, Mondelez, Nestlé, PepsiCo et Unilever est également fondé sur le principe d’un code couleur, mais les quantités de nutriments seraient indiquées par « portion » et non par 100 milligrammes ou millilitres, le repère habituel. « Une manipulation délibérée pour fausser le jugement du consommateur, estime Olivier Andrault. D’après nos calculs, une barre chocolatée étiquetée rouge peut devenir magiquement orange ou verte. » Il pointe que l’initiative provient de fabricants de sodas, de confiseries et de produits sucrés ou gras – tous dans la ligne de mire des professionnels de santé publique.

Conflits d’intérêts dans le comité scientifique, présence des industriels dans le comité de pilotage, mise en place en magasin jugée insuffisante : l’étude comparative elle-même n’est pas exempte de critiques depuis son lancement début 2016. Sa crédibilité est d’autant plus questionnée que sa réalisation a été confiée par le ministère de la santé au Fond français alimentation santé (FFAS), une organisation créée par l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA) et financée par les industriels du secteur. « Le système proposé aujourd’hui par ces industriels n’a pas fait partie des logos testés dans l’étude, a répondu le ministère, interrogé par Le Monde. Il ne fera donc pas partie du choix des pouvoirs publics. »

« On n’est jamais aussi bien étiqueté que par soi-même », a ironisé l’eurodéputée écologiste Michèle Rivasi

D’après un proche du dossier qui souhaite garder l’anonymat, les six groupes à l’origine du système alternatif ont fourni près de la moitié du financement privé de l’expérimentation dont le coût s’élève à 2,2 millions d’euros (52 % industrie, 48 % Assurance-maladie). Certains d’entre eux, Nestlé en particulier, ont combattu par amendements un code couleur de type Nutri-Score au Parlement européen en 2010. Le groupe suisse n’a pas répondu aux sollicitations du Monde.

« On n’est jamais aussi bien étiqueté que par soi-même », a ironisé l’eurodéputée écologiste Michèle Rivasi, qui suit le dossier de près, dans un communiqué du 8 mars. « L’autorégulation est en général proposée par l’industrie en anticipation des propositions de régulation du gouvernement, souvent avec des critères moins stricts », analyse Melissa Mialon, chercheuse en santé publique à l’Université de York (Grande-Bretagne) qui travaille sur l’influence politique des industriels de l’agroalimentaire. « Le but est de retarder le plus possible la mise en place de ce qui a été prouvé scientifiquement, de manière indépendante : ici un code couleur qui a été étudié à travers le monde. »

 

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