En Inde, l’énigme résolue d’une maladie mortelle

Le jeudi 2 février 2017 par Duclair environnement.

Des toxines présentes dans le litchi provoquent chaque année des épidémies d’encéphalopathies infantiles.

LE MONDE | | Par Paul Benkimoum

Un vendeur de litchis rafraichit ses fruits à Allahabad, dans l’Huttar Bradesh (Nord de l’Inde) en 2008.
Un vendeur de litchis rafraîchit ses fruits, à Allahabad, dans l’Uttar Pradesh (nord de l’Inde), en 2008.

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C’est un mystère vieux d’une vingtaine d’années à présent résolu. Tous les ans, depuis 1995, entre mai et juillet, une épidémie d’encéphalopathies infantiles aiguës, souvent sévères, frappe l’État du Bihar, l’un des plus pauvres de l’Inde.

Plusieurs centaines d’enfants sont touchés chaque année. Pourquoi affecte-t-elle singulièrement le district de Muzaffarpur, la région qui fournit 45 % de la production de litchis du pays, deuxième exportateur au monde ? Le même phénomène est connu depuis 1999 au Vietnam, dans la province de Bac Giang (Nord), là encore grande productrice de litchis. Contrairement à l’hypothèse initiale d’un agent infectieux – un virus – contaminant les fruits, ce sont les litchis eux-mêmes qui produisent une toxine à l’origine de convulsions, de comas et d’atteintes neurologiques mortelles.

Dans un article publié lundi 30 janvier par The Lancet Global Health, Aakash Shrivastava, du National Centre for Disease Control de Delhi, et ses collègues indiens et américains exposent les détails de l’enquête et la résolution de l’énigme.

Convulsions

Tout commence selon le même scénario. De la mi-mai et jusqu’à la fin juillet, quand l’arrivée de la mousson marque la fin de la récolte des litchis, des parents conduisent à l’hôpital leur enfant, âgé dans plus de deux tiers des cas de 1 à 5 ans. Jusque-là bien portant, il a fait des convulsions tôt le matin, souvent généralisées, comme une crise d’épilepsie. L’enfant présente des troubles du comportement, a très souvent une perte de connaissance avec une évolution fréquente vers un coma et, dans 44 % des cas, en 2013, la mort.

Ce tableau d’encéphalite, c’est-à-dire d’inflammation aiguë du cerveau, est bien connu en Asie et peut avoir des causes diverses, notamment infectieuses. La plus fréquente, l’encéphalite japonaise, est ainsi provoquée par un flavivirus, la famille des virus de la dengue ou de la fièvre jaune.

Dans le district de Muzaffarpur, comme au Vietnam, où l’équipe de l’Institut Pasteur dirigée par Arnaud Fontanet et ses collègues vietnamiens mènent des investigations, la piste d’une infection a finalement été écartée. En 2013, sur les 133 enfants admis avec ces symptômes dans les deux hôpitaux de référence à Muzaffarpur, et en 2014 sur les 390 jeunes patients hospitalisés avec les mêmes signes cliniques, 61 % n’avaient pas de fièvre. Les examens biologiques pratiqués ne retrouvent pas de signe d’une infection. Les recherches de traces de pesticides chez les malades sont négatives.

En revanche, 62 % des enfants malades hospitalisés en 2014 présentaient une glycémie anormalement basse. Ce taux de sucre diminué dans le sang est associé à une évolution défavorable. Tout oriente donc les recherches vers une origine métabolique.

De son côté, l’équipe dirigée par M. Fontanet avait publié, en 2012, ses observations sur les épidémies d’encéphalopathies associées aux litchis au Vietnam entre 2004 et 2009 dans la revue Emerging Infectious Diseases. Partant de la coïncidence entre la survenue des cas et la période de récolte des litchis, de mai à juillet, elle montrait une association – ce qui ne prouve pas une relation de cause à effet – entre l’incidence de la maladie et l’étendue des cultures de litchis.

Néanmoins, à l’époque de cette publication, la piste infectieuse n’était pas encore écartée. D’où l’hypothèse d’un virus qui aurait pu contaminer les fruits par l’intermédiaire d’un animal (chauves-souris, mouches…). Le litchi n’aurait été que l’hôte transitoire de l’agent causal.

Le précédent de la « maladie des vomissements de la Jamaïque »

Cependant, devant l’implication probable des litchis, les chercheurs se sont remémoré les cas de la « maladie des vomissements de la Jamaïque », publiés au début des années 1990. Cette pathologie est due à une phytotoxine produite par l’akée, un arbre dont le fruit est proche du litchi. Originaire d’Afrique de l’Ouest, l’akée (Blighia sapida) comporte comme le litchi des graines noires recouvertes d’une chair comestible, appelée « arille ». La « maladie des vomissements de la Jamaïque » est provoquée par l’ingestion de l’arille de l’akée non mûr.

Avant la maturation, les arilles contiennent deux variétés d’une même toxine, l’hypoglycine, un acide aminé qui fait baisser la glycémie. Les analyses qu’Aakash Shrivastava et ses collègues ont effectuées en 2014 à Muzaffarpur ont montré que les litchis contenaient à la fois de l’hypoglycine et une autre toxine apparentée, la MCPG (méthylène cyclopropyl-glycine), qui altère le mécanisme de production de glucose par les acides gras dans l’organisme. Les métabolites de ces toxines ont été retrouvés dans les deux tiers des urines des malades, mais pas chez des sujets indemnes.

Or, à Muzaffarpur, les investigateurs ont été frappés par un point commun à beaucoup des enfants sévèrement atteints : l’absence de repas la veille au soir de l’apparition des troubles. Les parents racontaient la même histoire. De mai à juillet, les enfants passent leurs journées dans les vergers à manger des litchis. La plupart rentrent à leur domicile en fin d’après-midi et n’ont pas faim à l’heure du dîner. L’absence de ce dernier repas peut entraîner une hypoglycémie au cours de la nuit.

Facteurs génétiques

Le puzzle s’est ainsi assemblé : une hypoglycémie, une forte consommation de litchis contenant des toxines empêchant de la compenser, ce qui provoque les troubles neurologiques, le tout avec une saisonnalité excluant d’autres ­hypothèses. « Reste à savoir si tous les litchis peuvent entraîner ce type de symptômes et pourquoi tous les enfants ne sont pas touchés de la même manière », note M. Fontanet. Des facteurs génétiques jouent peut-être, car souvent, un ou deux enfants seulement dans un village sont atteints d’une forme sévère.

Les chercheurs indiens et américains ont fait appliquer en 2014 les recommandations d’apporter en urgence du glucose par perfusion. Les atteintes sont mortelles dans 31 % des cas contre 44 % en 2013. Un taux encore élevé, mais à présent que le mystère est en grande partie dissipé, le nombre de cas devrait diminuer.

 

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