L’expertise européenne des risques sanitaires s’emploie à détruire son capital de crédibilité

Le lundi 28 mars 2016 par Duclair environnement.

LE MONDE |  le | Par Stéphane Foucart

Le produit Roundup en étal à Bonneuil-sur-Marne, le 16 juin 2016.
Le produit Roundup en étal à Bonneuil-sur-Marne le 16 juin 2015.

image: http://s2.lemde.fr/image/2016/03/28.Charles PLATIAU/REUTERS

Pas un mois ne se passe sans que le pire soit à craindre pour le projet européen. Après la crise des dettes souveraines, l’Union fait face à la montée des populismes, à la menace d’une sortie du Royaume-Uni de l’espace européen, au retour des frontières et des barbelés dans l’espace Schengen… Mais une autre crise, bien plus discrète, couve au cœur des institutions européennes et pourrait conduire à d’autres formes de morcellement de l’Union.

Cette crise, c’est celle du système européen de l’évaluation des risques sanitaires et environnementaux, incarné par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). L’agence européenne basée à Parme (Italie) remplit un rôle important : elle centralise une grande part du contrôle et de l’évaluation des risques associés à tout ce qui entre dans la chaîne alimentaire (pesticides, additifs alimentaires, matériaux au contact des aliments, OGM, etc.). Cette centralisation est essentielle à la libre circulation des denrées sur les territoires des Vingt-Huit.

On l’a vu lors de la décision française et unilatérale d’interdire le bisphénol A (BPA) dans les contenants alimentaires, en dépit des avis rassurants de l’EFSA. Tout à coup, une simple boîte de conserve (dont la gaine intérieure contient du BPA) produite en Allemagne ou en Belgique ne pouvait plus, en théorie, être commercialisée en France…

L’EFSA est donc une pièce cardinale de l’édifice européen. Hélas, sa crédibilité est désormais à un niveau historiquement bas. Ce ne sont plus seulement des ONG ou des journalistes qui s’interrogent sur certains avis de l’agence. Des Etats membres, de même que l’Organisation mondiale de la santé (OMS), se mettent aussi à douter et ne s’en cachent plus.

« Trop, c’est trop ! »

Depuis plusieurs mois, l’EFSA et le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) – l’agence de l’OMS qui inventorie les agents cancérogènes – sont à couteaux tirés. Au centre de la dispute : le glyphosate, principe actif du Roundup, le célèbre désherbant de Monsanto, dont l’homologation en Europe arrive à expiration. L’EFSA ne voit aucun obstacle à sa ré-autorisation, jugeant notamment son potentiel cancérogène « improbable ». Le hic est qu’en mars 2015 le CIRC a, au contraire, classé la substance « cancérogène probable » pour l’homme.

Les États membres sont assez mal à l’aise avec cette controverse. Le 8 mars, un vote en comité, destiné à ré-autoriser pour quinze ans en Europe le glyphosate, a dû être reporté, plusieurs pays (dont la France, les Pays-Bas…) s’étant brusquement montrés réticents à remettre en selle le fameux produit…

Qui croire ? Après tout, un parfait béotien ne verrait pas plus de raisons de faire confiance au CIRC plutôt qu’à l’EFSA… Seulement voilà : depuis près d’une décennie, l’EFSA s’emploie avec méthode et persévérance à détruire son capital de crédibilité, en cultivant une trop grande proximité avec les industries qu’elle est censée réguler. Dernier épisode en date : fin janvier, alors que son conflit avec le CIRC la plaçait au centre de l’attention, l’agence européenne annonçait la nomination, à la tête de sa communication, d’une lobbyiste fraîchement débarquée de l’industrie agroalimentaire.

Stupéfaites par l’annonce, une demi-douzaine d’ONG européennes ont adressé début mars une lettre ouverte au commissaire européen à la santé : « Trop, c’est trop ! » Les auteurs de la missive y annexent la liste, comique à force d’être interminable, des scandales ayant émaillé l’histoire récente de l’EFSA.

Conflits d’intérêts

Défection de cadres de l’agence, débauchés par des industriels de l’agroalimentaire ou de l’agrochimie (et vice-versa), conflits d’intérêts en cascade au sein des groupes d’experts, participation d’une présidente du conseil d’administration aux activités d’une organisation de lobbying… En octobre 2013, un ratissage en règle de l’ensemble des déclarations d’intérêts des experts de l’agence, conduit par une ONG, a montré que près de 60 % d’entre eux avaient au moins un conflit d’intérêts. L’affaire sera même couverte outre-Atlantique par le New York Times.

Ce n’est là qu’un très bref échantillon. Dernier pataquès en date : début février, la radio publique suédoise révélait plusieurs conflits d’intérêts dans le groupe d’experts ayant rédigé le rapport 2010 de l’EFSA sur le sucre et l’obésité – et qui estimait non démontré le lien entre les deux (sic). « Les conclusions de l’EFSA sont si étranges que c’est une excellente chose que vous ayez examiné les conflits d’intérêts de ses experts », a déclaré aux journalistes suédois Chizuru Nishida, coordinatrice des politiques de nutrition à l’OMS…

Ces dernières années, le Parlement de Strasbourg, la Cour des comptes européenne, le médiateur européen ont tous, à plusieurs reprises, tancé l’EFSA pour sa politique d’« indépendance »… Et les changements de politique concédés par l’agence ne répondent toujours pas aux demandes formulées par les eurodéputés.

Bien sûr, de nombreux travaux de l’institution – sur les pollinisateurs, sur la santé animale, sur la surveillance des pathogènes naturels – ont été salués par les communautés scientifiques compétentes. Mais, parfois, l’agence de Parme semble évoluer dans un monde parallèle. En octobre 2012, sèchement mise en cause par un rapport des commissaires aux comptes européens pour sa mauvaise gestion des conflits d’intérêts, elle avait annoncé la publication du rapport par un communiqué au titre surréaliste : « La Cour des comptes européenne reconnaît la politique avancée de l’EFSA en matière d’indépendance et délivre ses recommandations. »

Alors, dans la dispute entre le CIRC et l’EFSA sur le glyphosate, qui faut-il croire ? Ce qui est sûr, c’est que l’agence européenne a tout fait, ces dernières années, pour perdre la confiance des Européens.

 

Laisser une réponse

Merci de répondre à la question ci-dessous : *